Le marché de appareils photographiques subit une profonde contraction

Richard Gervais

Les appareils photographiques se sont adaptés au fil des décennies aux différents types de supports physiques permettant de conserver les images. Les pellicules de format 35 mm ont dominé pendant 75 ans après l’introduction de l’appareil Leica par Oskar Barnack en 1925.

À partir de 1999, une révolution s’est déroulée avec l’arrivée de la photographie numérique. Depuis 2007, la multiplication des téléphones intelligents impose à nouveau des changements majeurs à la façon d’enregistrer et de partager des images, surtout sur les réseaux sociaux.

Cet article examinera l’évolution récente du marché des appareils photo. Toutes ces mutations reposent depuis plus de 20 ans sur l’utilisation des ordinateurs pour traiter et stocker les images.

1. Technologie argentique

1.1 Introduction

L’apparition de la photographie remonte à janvier 1839 avec l’invention  du daguerréotype. Depuis cette date, une multitude d’images ont été capturées à l’aide des techniques s’inspirant des découvertes scientifiques du moment.

La firme Kodak fut fondée par George Eastman en 1881. Cette entreprise fit longtemps fortune en mettant en marché des pellicules photographiques souples utilisées par les studios pour réaliser des films et, par les amateurs, pour documenter des tranches de leur vie. En ratant le virage numérique, ce géant américain fit d’ailleurs faillite en 2012.

1.2 Visée reflex

La firme Nikon a mis en marché un appareil très influent en 1959, le Nikon F, un appareil à visée reflex. Il s’agit d’un Single Lens Reflex (SLR) en anglais. C’est à partir de ce moment que les Japonais ont commencé à dominer le marché de la photographie 35 mm.

Nikon F – appareils photographiques argentiques produits de 1959 à 1972

En visée reflex, le photographe regarde à travers l’objectif de prise de vue, ce qui enlève les problèmes de parallaxe liés à la mise au point télémétrique. La figure suivante illustre de façon schématique le trajet d’un rayon lumineux dans la coupe en travers d’un appareil reflex. L’image transmise par l’objectif frappe un miroir incliné à 45 degrés. Un pentaprisme en toit redresse l’image affichée sur le verre dépoli.

Coupe en travers d’un appareil photographique argentique reflex
1.3 Déclin des appareils argentiques

La figure suivante montre l’évolution depuis 1965 des ventes mondiales d’appareils basés sur la technologie argentique. Il y a eu une croissance presque continuelle pendant 30 ans, mais à partir de l’arrivée des appareils numériques, un déclin brutal a fait disparaître les ventes en une seule décennie.

Nombre total d’appareils photographiques argentiques vendus entre 1965 et 2008

2. Technologie numérique

2.1 Première révolution chez les appareils reflex

Pour obtenir un appareil reflex numérique, il s’agit de remplacer le film argentique par un capteur photographique CCD ou CMOS et cela devient un Digital Single Lens Reflex  (DSLR) en anglais.

La conversion n’est pas aussi simple qu’elle paraît à première vue, car elle exige d’embarquer à bord de l’appareil un processeur rapide permettant de traiter et d’emmagasiner les photos sur un support réinscriptible amovible tout en procurant une autonomie suffisante à partir de piles rechargeables.

Nikon a lancé à la fin de 1999 le modèle D1 illustré à la figure suivante. Avec un prix de 5000 $US, il visait une clientèle professionnelle. En raison de son coût très élevé, le capteur numérique avait une dimension de seulement 16 par 24 mm (format DX ou APS-C) contrairement aux appareils argentiques produisant une image de 24 par 36 mm. Les images de 2,6 mégapixels (Mp) étaient écrites sur des cartes SD.

Nikon D1 – premier appareil photographique numérique reflex pour professionnels

Dans les appareils reflex « abordables », un plateau de 20 à 24 Mp a été atteint depuis quelques années, même si le haut de gamme va au-delà de 50 et, même, 100 Mp. L’optimum de 20 à 24 Mp correspond environ à la résolution maximale des appareils argentiques utilisant les meilleures pellicules en vente à l’époque.

Pour des raisons de marketing, une nouvelle poussée vers des quantités de plus en plus grandes de mégapixels semble s’annoncer. Il faut noter que la résolution s’exprime en pixels par unité de longueur.  Comme les mégapixels se calculent par unité de surface, il faut donc quadrupler leur nombre pour doubler la résolution.

2.2 Démocratisation avec les appareils compacts

Au début des années 2000, les amateurs de photo ont adopté en grand nombre les appareils numériques compacts. Ceux-ci sont dotés d’un objectif non interchangeable contrairement aux modèles professionnels. Le Canon A70, ci-dessous, est un exemple typique vendu en 2003 aux environs de 400 $.

Canon A70, mis en marché en 2003

Il est à noter que le viseur optique de cet appareil est placé en haut de l’objectif et un peu décentré par rapport à celui-ci. Il y a donc une erreur de parallaxe qui n’est pas compensée dans les appareils à bon marché. Cet effet est plus notable lorsque le sujet est rapproché de l’appareil de prise de vue.

Que ce soit pour les modèles visant les amateurs ou les professionnels, une intense course aux mégapixels s’est déclenchée entre les différents manufacturiers. Cette concurrence s’est poursuivie jusqu’au séisme du Japon de 2011. Comme nous le verrons plus tard, les ventes d’appareils compacts sont en chute libre depuis ce temps.

2.3 Évolution avec les appareils hybrides

Le replacement du film argentique par un capteur numérique était une évolution naturelle pour les manufacturiers. Il ne s’agit toutefois pas de la seule possibilité qu’offre une approche totalement électronique.

Au moment de la prise de vue, le miroir d’un reflex doit basculer vers le haut pour laisser passer la lumière vers le capteur d’image. Ce mouvement impose d’avoir une distance relativement grande entre la monture de l’objectif et le plan du capteur, comme illustrée dans la figure ci-dessous.

Coupes en travers comparées entre un appareil photographique numérique reflex et un hybride

Les appareils numériques hybrides (mirrorless en anglais) envoient l’image en temps réel à un écran au dos de l’appareil ou à un affichage intégré au viseur. La distance requise entre la monture de l’objectif et le capteur est alors fortement réduite. Ceci permet de concevoir des appareils plus compacts et moins complexes du point de vue mécanique.

Le temps de traitement entre l’arrivée de l’image sur le capteur et son affichage dans le viseur n’est pas nul. Ce court délai est en constante amélioration, mais il peut déranger les personnes qui essaient de saisir l’instant crucial dans les photographies de sport.

Comme les appareils hybrides demeurent sous tension pour produire l’image dans le viseur, la consommation d’électricité est plus grande que pour les appareils reflex. Par contre, il est possible d’offrir des fonctionnalités nouvelles dans le viseur d’un hybride comme l’indication des zones qui risquent d’être totalement saturées au moment de pousser le déclencheur.

En changeant la distance entre la monture de l’objectif et le plan du capteur, cela implique que les optiques montées sur les reflex ne conviennent plus aux hybrides, sauf si un adaptateur est ajouté. Par exemple, dans le monde Nikon, les objectifs des appareils hybrides possèdent une nouvelle monture Z différente de l’ancienne monture F utilisée avec quelques adaptations depuis 1959. Le Nikon Z6 montré ci-dessous illustre ce type d’appareil.

2.4 Ventes des appareils reflex, compacts et hybrides 

La figure suivante montre la répartition des parts de marché entre les appareils reflex, compacts et hybrides de 2013 à nos jours. Les modèles compacts sont en constante perte de popularité et en voie de disparition.

Les reflex conservent approximativement leur place, mais les hybrides sont en forte augmentation. D’ailleurs, leurs ventes ont dépassé celles des compacts et des reflex en 2020.

Les parts des ventes totales d’appareils photo pour 2020 sont de  :

  • 54,4% Canon;
  • 20,2% Sony;
  • 18,6% Nikon.

Les autres manufacturiers se séparent les restes.

2.5 Révolution avec l’arrivée des téléphones intelligents

Le premier iPhone a été présenté par Steve Jobs en 2007. Ce téléphone intelligent a révolutionné plusieurs facettes de notre vie. Il a d’ailleurs énormément accru la capitalisation boursière de la firme Apple.

Il a mis l’Internet dans la poche des gens et a permis l’apparition d’Uber ainsi que d’autres services à domicile. D’autre part, plusieurs personnes ont abandonné le réseau téléphonique filaire en possédant uniquement un téléphone cellulaire.

Finalement, la vaste majorité des vidéos et des photographies captées à travers le monde se font désormais à l’aide de téléphones intelligents afin d’alimenter les réseaux sociaux comme FacebookInstagramSnapchat ou Tik Tok.

Dès leur mise en marché, les ventes de téléphones intelligents ont surpassé celles des appareils photo, comme montré dans la figure ci-dessous. Il se vend maintenant près de 200 « smartphones » pour un seul appareil photo. Cette tendance lourde provoque une profonde contraction chez les manufacturiers d’équipement photographique. Par exemple, la firme Olympus a vendu sa division photo en juin 2020.

Comparaison entre les ventes de téléphones intelligents et les appareils photographiques numériques

Déjà en 2017, les iPhone comptaient pour 54% des photos soumises sur le site Web Flickr, soit plus que le total des appareils produits par Canon (23%) et Nikon (18%).

La tendance actuelle est d’incorporer des objectifs de plus en plus nombreux à l’arrière des téléphones, 2, 3 ou même 4. Les trois objectifs faisant partie de l’iPhone 12 Pro sont montrés dans l’image ci-dessous.

L’objectif principal possède 7 lentilles, procure une longueur focale équivalente en format 35 mm de 26 mm et est doté d’une ouverture maximale de f/1,6 avec un capteur de 12 Mp.  Le deuxième objectif est composé de 6 lentilles pour une longueur focale de 52 mm avec une ouverture de f/2. Finalement, il y a un très grand angle de 13 mm avec 5 lentilles pour une ouverture de f/2,4. Avec deux objectifs plutôt que trois, les iPhone 12 et 12 Mini ont les 26 mm f/1,6 et 13 mm f/2,4  en commun avec le modèle Pro.

Pour un objet qui se glisse facilement dans une poche de chemise ou un sac à main, il s’agit d’un impressionnant arsenal photographique. Nous sommes loin de l’appareil 35 mm accroché autour du cou et d’un lourd sac d’accessoires en bandoulière.

Le processeur équipant les téléphones intelligents permet de faire des corrections optiques, de stabiliser les images et d’insérer certains effets spéciaux sans nécessiter l’utilisation d’un ordinateur en post-traitement. L’accès au réseau Wi-Fi ou cellulaire autorise un partage instantané avec d’autres personnes ou sur les réseaux sociaux. C’est une des grandes forces de tels appareils.

3. Quelques commentaires avant de terminer

Il est évident que la fermeture des frontières liée à la pandémie n’a pas aidé les ventes d’appareils photo en empêchant les gens de voyager. Par contre, la prépondérance des téléphones intelligents face aux appareils photo va certainement continuer, sauf pour les enthousiastes fortunés et les professionnels de la photo.

Les prix des équipements photographiques sont toujours influencés par les fluctuations des taux de change. Depuis une dizaine d’années, il y a une nette augmentation des prix au-delà de l’inflation. Les nouveaux appareils hybrides sont certainement moins chers à fabriquer que les anciens reflex parce qu’ils contiennent moins de pièces mobiles, mais les manufacturiers nous font payer leurs coûts de recherche et de développement.

De plus, le changement du type de monture pour les objectifs des hybrides rend en bonne partie désuets ceux qui fonctionnaient avec les anciens reflex.  Pour les photographes professionnels, ces nouveaux achats peuvent se justifier par une amélioration de la qualité de leurs images. Pour les amateurs possédant déjà de l’équipement en voie de devenir obsolète, cela porte à réfléchir quant à la sagesse de faire de nouvelles acquisitions. Encore là, les manufacturiers imposent des tarifs très corsés pour leurs plus récents produits.

Il faut aussi se rappeler que la course aux mégapixels et la facilité déconcertante avec laquelle il est possible d’accumuler des clichés avec un appareil numérique ont un impact direct sur les spécifications minimales requises pour les ordinateurs qui doivent traiter et emmagasiner les données résultantes.

Le meilleur équipement est souvent celui que l’on possède déjà, car sa manipulation est bien connue. Il n’est pas toujours nécessaire d’écouter le chant des sirènes nous vantant les plus récentes technologies.

Pour fermer cette boucle, il est intéressant de noter qu’il y a actuellement une recrudescence d’intérêt pour la photo argentique. Certaines personnes aiment acheter les vieux appareils photo sur le marché d’occasion. Il serait peut-être le temps de songer à vendre vos vieux appareils rangés depuis trop longtemps sur une tablette.

Richard Gervais, Club informatique Mont-Bruno

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