Mon année Salinger: Entretien de Magali Simard avec le cinéaste Philippe Falardeau

(SYNOPSIS) New York, 1996. Joanna (Margaret Qualley) est une jeune diplômée en littérature qui veut  devenir écrivaine. Mais à peine a-t-elle le temps de poursuivre son objectif qu’elle est  embauchée comme assistante dans une agence littéraire renommée mais plutôt  traditionnelle. Sa patronne, Margaret (Sigourney Weaver), une femme sévère et intimidante,  est l’agente de J.D. Salinger.  

L’auteur mythique veut publier un livre plus de trente ans après sa dernière parution. Malgré  sa longue absence, Salinger reçoit encore des milliers de lettres d’admirateurs qui veulent  établir un contact avec lui. Le travail de Joanna consiste alors principalement à leur envoyer  la même lettre générique. Mais lorsqu’elle commence à répondre personnellement à  certaines de ces lettres, Joanna s’investit émotionnellement. La jeune femme est alors forcée  de se questionner sur son avenir : souhaite-t-elle travailler en édition ou devenir écrivaine à  part entière? Salinger et ses admirateurs joueront un rôle discret, mais significatif, dans son  cheminement.  

Mon année Salinger (My Salinger Year) est adapté du récit autobiographique de Joanna  Rakoff, publié en 2014. 

Entretien avec le réalisateur 

Vous avez écrit directement certains de vos longs métrages ainsi que des scénarios adaptés.  Mon année Salinger, le mémoire remarqué de Joanna Rakoff, est votre première grande  adaptation de livre. Qu’est-ce qui vous a amené à cette histoire? 

J’étais en train de feuilleter des livres dans une librairie, et j’ai trouvé les mémoires de Joanna,  attiré par le titre et par le fait qu’il a été écrit par une femme. Jusqu’alors, j’avais fait des films  avec des protagonistes principalement masculins ; j’étais à la recherche d’une idée avec un  personnage principal féminin. En lisant le livre, j’ai trouvé l’écriture de Joanna à la fois  émouvante et drôle, jusque dans les moindres détails. Je me suis retrouvé dans cette période  incertaine où nous devons décider de ce que nous voulons faire de notre vie, sans être  complètement conscients de l’éventail des possibilités qui s’offrent à nous. C’est un moment  où tout est possible, mais où tout semble hors de portée. 

C’est une chose d’adapter un roman, mais une toute autre tâche d’adapter des mémoires.  Quelle a été votre approche pour respecter le matériel mais aussi pour vous laisser une liberté  créative en tant que cinéaste, en adaptant cette histoire bien connue? 

L’histoire n’est pas le moteur du livre, ni du film d’ailleurs. J’aime paraphraser Joanna et  décrire son travail comme «une rencontre avec un personnage». Cela étant dit, il faut créer  un minimum de tension et d’élan dans un film. J’ai inventé des moments et des événements  comme des outils de mutation entre la littérature et le cinéma. Une partie du défi lorsque vous adaptez un livre est de comprendre ce qui est organique et lié à chaque forme d’expression. Le monde littéraire peut contenir beaucoup plus de contenu et peut soutenir  des thèmes à plusieurs niveaux sans que l’on sente que l’essentiel s’est dispersé. Il permet  également un accès direct à l’esprit du protagoniste. Transformer un livre en film signifie  généralement faire des choix, créer des personnages composites et transformer la voix  intérieure en actions concrètes. 

Au début, j’ai tenté timidement d’inventer des scènes ; après tout, j’avais affaire à la vie d’une  personne réelle, et je voulais rester fidèle à son expérience. La fiction devait être utilisée pour  transmettre des idées ou des sentiments trouvés dans le livre.  

Rakoff a accompagné le processus en lisant plusieurs de mes brouillons. Je me souviens de  m’être assis avec elle à Cambridge après la deuxième ou troisième version. Elle aimait la  fiction et m’encourageait à aller plus loin. C’était très rassurant d’entendre cela, pour un  auteur-réalisateur. C’est ainsi qu’une drôle de chose a commencé à se produire: plus  j’inventais de la fiction dans l’histoire, plus je me rapprochais de l’esprit de son écriture. Joanna  m’a aussi beaucoup guidé dans les dialogues. L’anglais est ma deuxième langue ; elle m’a  aidée à m’assurer que la langue était exacte du point de vue de l’époque et de la  génération concernée. 

Dans vos films, nous suivons des personnages souvent étrangers à l’environnement dans  lequel ils se trouvent. Dans Mon année Salinger, Joanna est projetée dans le monde littéraire  et doit apprendre à s’y retrouver. Quel est, selon vous, le point central de son parcours  personnel? 

Mes films impliquent toujours « une rencontre avec l’autre ». C’est un réflexe que j’ai  développé à 23 ans lorsque j’ai participé à la Course autour du monde en 1992, une émission  de télévision sur Radio-Canada, qui consistait à tourner 18 courts métrages dans 17 pays.  Pendant tout ce long voyage, j’étais l’outsider qui devait tendre la main, aller vers les gens.  Les environnements étrangers ont beaucoup influencé mes films à l’époque. Le livre de  Rakoff m’a permis, une fois de plus, de pénétrer dans un monde qui m’était inconnu. Un peu  comme le personnage qui doit naviguer sur de nouveaux terrains professionnellement, mais  aussi dans sa vie personnelle. 

Au centre de son voyage se trouvent tous ces fans qui écrivent à Salinger, voulant  désespérément entrer en contact avec lui. Son travail consiste à protéger Salinger contre  eux, mais elle trouve une façon très personnelle de faire son travail, et cela l’aidera à trouver  qui elle est vraiment. 

L’histoire explore plusieurs idées contradictoires. Comment avez-vous utilisé les juxtapositions  de ces idées dans le scénario pour construire le récit? 

Le livre est si riche dans la façon dont il explore les idées à plusieurs niveaux – littérature contre  affaires, succès contre vie privée, l’ancien et le nouveau, petit ami contre ambition, etc. Il  était difficile de faire entrer toutes ces idées sans surcharger l’histoire. Il était difficile de faire  entrer toutes ces idées sans surcharger l’intrigue. Ma façon de procéder était de me  concentrer sur Joanna, de m’en tenir à son personnage et de laisser les thèmes surgir en  arrière-plan. L’un des thèmes qui m’était très proche était le débat permanent sur « l’art contre  les affaires ».

Le film dépeint le monde littéraire comme un monde à multiples facettes, et décrit le  processus créatif et commercial comme étant à la fois nécessaire et complémentaire. 

Je pense que nous voulons croire que la littérature est à l’abri du commerce (du moins par  rapport à la musique, au cinéma), mais ce n’est pas le cas. L’aspect commercial est très  important, ce qui est un peu un choc pour Joanna, surtout dans cette séquence où son  patron lui demande de lire le nouveau manuscrit de Judy Blume. Elle est une grande  admiratrice de Judy Blume et est donc ravie de pouvoir aborder son œuvre «de l’intérieur».  Elle adore le nouveau livre, mais son patron veut des conseils en marketing, pas une  appréciation critique. Elle se rend compte que ses goûts et sa sensibilité personnelle sont sans  importance dans ce genre de discussion. 

De l’autre côté, Don, le petit ami socialiste de Joanna, ne plaisante pas lorsqu’il dit: « Écrire  fait de toi un écrivain. Publier, c’est du commerce ». Cette philosophie sans compromis est  naïve ; après tout, ne sommes-nous pas heureux que nos auteurs préférés aient vu leurs  œuvres publiées ? Les artistes doivent gagner leur vie. Mais il doit y avoir un équilibre entre  l’art et le commerce. J’en fais l’expérience dans tous les aspects de la réalisation de films, non  sans quelques frustrations. Je veux faire des films sans compromis, mais je veux aussi qu’ils  soient financés. Et je veux qu’ils soient vus. 

Photo: Philippe Bosse www.philippebosse.com 514.932.4355

Pour ceux qui n’ont pas lu le livre (pas de divulgâchage), Salinger lui-même est omniprésent  mais n’est pas au centre de l’histoire. Comment avez-vous abordé cela à l’écran? 

La présence de Salinger plane au-dessus du livre. Il fallait trouver comment traduire cela  visuellement. Pendant les étapes de réécritures, j’ai joué avec de nombreuses idées. J’ai  même envisagé de ne pas faire le portrait de Salinger du tout, mais j’avais l’impression d’éviter  le géant. Salinger a été une note positive dans l’année de Joanna Rakoff et j’avais besoin de  le transmettre. J’ai donc imaginé une façon ludique de représenter Salinger du point de vue  de Joanna. Cela dit, il n’y a jamais eu de scénario où Salinger était un personnage à part  entière; ce n’est pas son histoire, mais celle de Joanna. 

Vous avez intégré des séquences où des admirateurs de Salinger expriment leurs sentiments  les plus profonds par rapport à son œuvre. Qu’est-ce qui vous a incité à les créer et à leur  donner vie? 

L’univers de Salinger se matérialise à travers les nombreuses lettres de fans que lit Joanna.  Voilà un bon exemple de ce que j’ai dû faire pour transformer la littérature en cinéma, et  inventer un monde parallèle pour les fans. C’était très excitant à faire et Joanna Rakoff m’a  encouragé à aller plus loin à chaque version du scénario. L’expérience des fans avec  l’écriture de Salinger est devenue un argument narratif central. Cela m’a permis donner plus  de cohésion à l’ensemble des thèmes du film. 

De façon plus importante encore, je peux m’identifier personnellement aux expériences de  ces fans. À des moments clés de ma vie, j’ai écrit à des cinéastes ou des écrivains dont  l’œuvre m’avait touché (pas de la stature de Salinger, mais des professionnels établis). Ils ont  tous répondu à mes lettres et cela a eu un effet profond sur moi, non pas tant à cause de ce  qu’ils ont écrit, mais parce qu’ils ont pris le temps, c’est une manière de prendre en compte  le fait que l’art peut déclencher des conversations. 

La distribution est magnifique. Sigourney Weaver dans le rôle de Margaret a tout le sérieux,  le glamour et la chaleur nécessaires pour encadrer le monde dans lequel pénètre Joanna  (Margaret Qualley). Comment vous trois (et le reste de la distribution) avez-vous donné vie à  ces personnages? 

J’ai vu Margaret Qualley dans Novitiate. Puis j’ai vu la publicité Kenzo qu’elle a faite avec  Spike Jonze et je me suis dit « wow, c’est la même fille ? Son jeu est très étendu et elle a une  présence si singulière ». Nous nous sommes rencontrés à New York très brièvement, et je lui ai  dit que je voulais façonner le personnage et l’histoire avec elle. J’avais déjà écrit quelques  versions du scénario, mais je voulais faire le reste en pensant à une actrice, et il n’y avait plus  aucun doute sur l’identité de cette actrice. Je lui ai donné le livre de Joanna Rakoff et je lui  ai dit qu’elle devait le lire et me dire si j’avais manqué quelque chose qui lui semblait  important. Elle l’a lu et nous avons longuement parlé de ce qu’elle aimait dans le livre, de ce  qui lui semblait proche d’elle. De grandes histoires, mais aussi des détails sur le point de vue  d’une jeune femme sur la vie, l’amour, les ambitions. J’ai réécrit le scénario en gardant tout  cela à l’esprit. 

Sigourney, cela a été littéralement un cadeau d’anniversaire. J’ai pris l’avion pour New York  le jour de mon anniversaire, et nous nous sommes rencontrés dans un salon de thé près de  chez elle. Pour être honnête, j’étais un peu ébloui et je pense que la première chose que je  lui ai dite quand elle est entrée, c’était « Je vais manquer ma fête d’anniversaire ce soir à  cause de toi. » (Rires) Nous avons parlé en français et nous avons parlé de la ville, du théâtre,  des livres, de ceci et de cela. Sigourney connaît assez bien le New York littéraire qui est décrit  dans le livre. Elle vit dans le même quartier que le personnage réel du patron de la maison  d’édition. Elle pouvait jouer le personnage sans problème, mais elle m’a aussi guidé dans les  nombreuses nuances de ce monde auquel je suis l’étranger. 

Le reste de la distribution fournit un cadre humain très solide à ces deux rôles principaux. 

Dans l’ensemble, j’ai eu la chance d’avoir un casting solide. Douglas Booth et Brian O’Byrne  ont honoré le film de leur travail dans les seconds rôles, sans oublier Theodore Pellerin qui joue  l’admirateur venu de Winston-Salem ; ce jeune homme incarne à lui seul ce que signifie  vraiment être un fan de Salinger, sa performance est brillante. 

Le décor et les costumes sont un bon équilibre entre l’époque vibrante dans laquelle se  déroule l’histoire (les années 1990), et l’esthétique moderne du milieu du 20ème siècle, le  siècle de Salinger. Comment avez-vous travaillé sur l’esthétique spécifique à cette époque ? 

Désormais, les années 90 doivent impérativement être reconstruites, comme n’importe quel  film d’époque, du point de vue d’une production cinématographique. Mais c’est une  période délicate, presque un no man’s land, pas assez lointain dans le temps pour lui donner  une aura de nostalgie ou un sentiment de «Groove» en termes de couleurs et de texture. 

Mais il y a des détails amusants sur cette époque que nous avons essayé d’exploiter de  manière narrative : c’était une époque de changements dans le monde de la  communication, de la presse et de l’édition. En 1996, les gens commençaient seulement à se  familiariser avec les courriels et l’Internet, certains d’entre nous pensant d’ailleurs que ce ne  serait qu’une tendance (comme moi). Mais surtout, presque personne n’avait de téléphone  portable. Les SMS (qui peuvent être ennuyeux au cinéma) n’existaient pas. C’était important non seulement visuellement, mais cela avait un effet direct sur la façon dont les gens  communiquaient. 

Tourner à Montréal en faisant passer la ville pour New -York impliquait évidemment de  nombreux défis. Nous avons dû créer trois New York: d’abord, le Brooklyn des années 90, le  quartier de Williamsburg avant sa gentrification. Deuxièmement, de l’autre côté de l’East  River, un centre-ville crédible pour qui connaît les rues de Manhattan, et enfin les lieux d’une  agence littéraire intemporelle. La véritable agence se trouvait sur Madison Avenue ; elle a  été décrite dans le livre de Joanna comme un lieu figé dans le temps, une sorte de pays des  merveilles. C’était l’une des plus anciennes agences littéraires, et apparemment elle avait  conservé une grande partie de son charme d’antan. Nous avions décidé de ne pas utiliser  d’écrans verts pour ce qui apparaissait à l’extérieur des fenêtres de l’agence. Il nous a fallu  près de cinq mois pour trouver un endroit à Montréal avec une ambiance art déco et un  panorama du centre-ville à l’extérieur. Elise de Blois a fait un travail remarquable en recréant  l’agence à partir de zéro sur la base des descriptions de Joanna. Joanna est venue nous  rendre visite sur le plateau et est restée sans voix. Quant aux costumes, je ne voulais pas  exagérer la période, surtout pour Joanna. Patricia McNeil a créé une garde-robe pour  Joanna qui ressemblait à une combinaison de vêtements qu’on lui avait donnés et de choses  plus soignées qu’elle aurait achetées dans des friperies. 

Le personnage de Joanna admet qu’elle n’a en fait jamais lu de Salinger, pas même  L’attrape-cœur. Pouvez-vous citer un classique que vous n’avez jamais lu mais qu’il serait  temps de lire? 

À la recherche du temps perdu de Proust. Je n’avais pas lu non plus L’attrape-cœur quand  j’ai lu les mémoires de Joanna en 2015. Pour me mettre à la place de Joanna, j’ai écrit le  premier jet avant de lire L’attrape-coeur. J’ai joué avec les idées préconçues qui entourent  les écrivains mythiques que nous connaissons mais que nous n’avons pas lus. Puis j’ai fini par  lire le livre et, tout comme Joanna, j’ai été balayé; je ne suis pas certain que je l’aurais  apprécié autant à l’époque où j’étais adolescent. 

Propos recueillis par Magali Simard 

Courtoisie: métropole

Photos de plateau du Montarvillois Philippe Bossé (courtoisie)

Photo de Philippe Falardeau: Julie Artacho (courtoisie)

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